Sur les traces de Livingstone

Photo: J.-H. Penseyres

Une année après son arrivée en Indochine Yersin demande un congé pour raisons de santé aux Messageries maritimes. Il écrit à sa mère : « Je voudrais avoir une lettre du capitaine Cupet pour savoir si je pourrais obtenir une mission scientifique d'exploration pour le Haut Donnaï; car je crois que j'aboutirai fatalement à l'exploration scientifique, j'ai trop de goût pour cela, et tu dois te souvenir que cela a toujours été mon rêve bien intime que de suivre de loin les traces de Livingstone ».

Henri Morton Stanley décrit ainsi Livingstone: «Comme explorateur il ravit l’admiration des hommes par l’audace qui lui fait entreprendre de visiter des régions inconnues, par la ténacité avec laquelle il poursuit ses recherches aventureuses, par la vigueur extraordinaire de sa constitution, par la souplesse de nature qui lui permet de s’acommoder sans peine à toutes les formes de la vie sauvage, et par le pouvoir qu’il semble exercer sur l’esprit des indigènes». Cette description colle également à Yersin du premier au dernier mot.

Mais plus encore, Yersin semble avoir été guidé par la préface du livre de Livingstone « Explorations du Zambèse », paru en langue française en 1866: «Le but que je me suis proposé dans ce volume a été de décrire aussi nettement qu’il m’était possible des territoires jusqu’à présent inexplorés, d’en faire connaître le système fluvial, de montrer les ressources qu’ils peuvent offrir, et de mettre sous les yeux de tous ceux qu’intéresse la cause de l’’humanité les maux qui résultent du commerce d’esclaves dans le pays où il s’alimente, effroyables misères, dont personne jusqu’ici avait eu l’occasion de mesurer l’étendue». On comprend mieux ainsi l’affection de Yersin pour les minorités ethniques exploitées par les Annamites.

Yersin tient bon et réussit!

Source: Mollaret, H. et Brossollet, J. / Alexandre Yersin ou le vainqueuer de la peste / Fayard, 1985

Yersin tient bon et réussit ! Il fera trois grandes expéditions d’exploration de la chaîne annamitique en 1892, 93 et 94, pays alors mystérieux, habité par des populations sauvages, belliqueuses et indépendantes – les Moïs. Vous le voyez sur la droite, vêtu de sa légendaire veste kaki, avec son chapeau de paille et non pas un casque colonial. Détail important. Yersin sera un missionnaire sans bible et un colonial sans en avoir l’air.

Ecoutons Henri Jacotot: « Sans programme défini, cédant à l’attirance de l’inconnu, il va partir à la découverte. - «J’avais toujours rêvé de découvrir du pays, d’explorer; quand on est jeune, rien ne semble impossible, on s’imagine toujours qu’il vous arrivera des choses extraordinaires…» - Ce qui lui arrivera ensuite ne laissera pas en effet de sortir de l’ordinaire; c’est à proprement parler une vie d’exception qu’il mènera pendant 50 ans».

Découverte du haut plateau du Lang Biang

Vue sur Dalat et la montagne du Lang Biang. Photo: J.-H. Penseyres

C’est en 1893 que Yersin a découvert ce haut plateau situé à 1500 mètres, où a été fondée plus tard la ville de Dalat – station de repos - sur l’initiative du Gouverneur général Paul Doumer, qui avait été sensible aux récit de voyage que Yersin lui avait envoyé.

Mais écoutons le Dr Yersin dans sa réponse à l’élève Duvernoy lors de l’inauguration du Lycée Yersin à Dalat le 28 juin 1935 : « Vous me faites souvenir de la découverte du plateau du Lang-Bian … Mon impression a été vive, lorsque, débouchant de la forêt de pins, je suis parvenu sur le bord de ce vaste plateau dénudé et accidenté, dominé par le triple pic du Lang-Bian ; ses ondulations me rappelaient une mer tourmentée par une houle énorme, comme on peut l’observer parfois sur la côte d’Annam, au voisinage d’un typhon. La fraîcheur de l’air m’avait fait oublier la fatigue et je me rappelle la joie que j’éprouvais à courir, comme un jeune collégien, montant et descendant les collines vertes à toute allure.

Vous avez voulu, en donnant à votre magnifique lycée le nom du dernier survivant du laboratoire de M. Pasteur, témoigner à mes maîtres Pasteur et Roux, ainsi qu’à mon cher ami Calmette, la vénération que nous leur devons tous ».

Au commencement était un plateau silencieux et dénudé, puis l’homme colonial créa Dalat … sanatorium, puis lieu de villégiature au climat méditerranéen!

Thouk le pirate

Source: Archives IPP

Yersin à sa mère le 7 juillet 1893:

« … Lorsque arrivé à un village appelé Bo Kraan le 24 juin 1893, on me dit que la veille une bande de 30 pirates armés de coupe-coupe, de piques et de fusils a campé au village puis, apprenant que je devais y arriver moi-même, s'est enfuie pendant la nuit en faisant un crochet dans le Nord. Son but était de gagner Phan Rang le lendemain, d'y tuer les Français et de prendre les fusils. Je devais naturellement agir. Ne pouvant arriver à Phan Ran à temps pour prévenir les pirates, je me suis mis à leur poursuite, à 10 h. du matin avec trois de mes Annamites; je ne les ai rattrapés que le soir à 10 h. à un village appelé Pho Tan Ngam […] Dans la bagarre je n'ai reçu qu'un coup de sabre à la main gauche qui m'a fait une assez jolie entaille entre le pouce et l'index (aujourd'hui c'est presque guéri) et en plus un coup de crosse de fusil à la jambe droite, en dessous du genou qui pendant quelques jours m'a rendu la marche impossible (aussi guéri aujourd'hui).

Comme conclusion les pirates m'ont arraché mon revolver et mon fusil suisse et se sont enfuis en me laissant maître du champ de bataille; j'y ai retrouvé 5 coupe-coupe, 3 lances, 2 fusils qui me feront un joli trophée d'armes […] Avant-hier, des miliciens Annamites ont arrêté Thouk (le grand chef) tout près de NhaTrang. Je l’ai bien reconnu et vais faire aujourd’hui sa photographie […] En sorte il résulte pour moi de cette affaire que j’y ai perdu un fusil et un revolver […] Je n’en veux pas à mes Annamites de leur lâcheté; c’est trop dans leur nature; j’aurais dû le prévoir et les faire marcher devant moi … ».

Sentence de mort

Yersin à sa mère le 17 juillet 1893: « On a aujourd'hui coupé la tête à Thouk; j'y ai assisté  pour prendre quelques instantanés : en réalité c'est horrible. La tête est tombée au 4ème coup de sabre; Thouk n'a d'ailleurs pas bronché; ces Annamites meurent avec un sang-froid vraiment impressionnant ».

Cette réaction nous montre clairement que les sensibilités évoluent au cours du temps. Vu d’aujourd’hui cette phrase prononcée par Yersin paraît suspecte. Mais il s’agit d’un épisode unique dans la vie de Yersin, qui n’aimait pas la violence, et dont les qualités humaines ne doivent pas être prouvées.

"Mon éléphant et son cornac"

Source: Archives IPP

L’éléphant de Yersin est en passe d’être chargé. Yersin en blanc sur la gauche. Nous sommes en 1894 sur le haut plateau vietnamien. Yersin aime ces Moïs, qui sont « comme de grands enfants ».

« … Nous avons donc en perspective pour aujourd’hui une forte étape. C’est le cas d’essayer l’éléphant comme moyen de transport. Sur deux d’entre eux, on a disposé le panier de façon à nous recevoir, et on l’a recouvert d’une sorte de capote pour la pluie. L’éléphant ne marche pas vite. Il fait en moyenne 4km à l’heure. Le cornac est à cheval ou accroupi sur son cou. C’est avec les pieds et les genoux qu’il le dirige. Il est armé d’un bâton muni d’une pointe et d’un croc à son extrémité. Il ne s’en sert que lorsque l’éléphant n’obéit plus à ses ordres. A chaque pas que fait l’éléphant on est projeté alternativement en avant et en arrière, ce qui fatigue beaucoup.

On peut dire que l’éléphant passe partout ; il a une grande sûreté de marche. Il traverse indifféremment les prairies à hautes herbes, les marécages, la forêt. Quand une branche menace de renverser le panier, sur un mot de son cornac – « Ma » - il la saisit, et la casse avec sa trompe. Lorsqu’il faut descendre dans une rivière dont les berges sont escarpées, le cornac lui crie : « Dgieûng ! … dgieûng !... » et l’éléphant s’assied pour descendre, s’agenouille sur ses pattes de devant pour monter, afin que l’inclinaison du panier ne soit pas trop forte. Tout au long de la route, et en marchant, l’éléphant arrache avec sa trompe et mange l’herbe, les feuilles des arbres. C’est énorme ce que ces bêtes absorbent en un jour. Il profite de chaque ruisseau, chaque flaque d’eau pour se jeter de l’eau et de la boue sur le ventre et sur les flancs, afin de chasser les mouches. Quand on arrive au bivouac, il passe lui-même ses jambes de derrière dans l’entrave que lui présente son cornac, puis continue à manger. L’éléphant dort souvent debout … »

( Yersin, carnet de route, 4 avril 1892 )

 

Sans escorte armée, Yersin se lance dans l’inconnu, quoique bien préparé. Il affrontera le tigre, le cobra, l’éléphant sauvage, les coups et blessures, le paludisme, la dysenterie, les sangsues, le chaud, le froid, l’humidité, la fatigue et les privations. En toute circonstance il gardera une confiance inébranlable en lui-même. Quant aux armes à feu il saura s’en servir avec habileté, pour la chasse ou pour se défendre. Il vaccinera les enfants contre la variole, rédigera notes de voyage et comptes rendus assortis de photos, et dessinera des cartes précises de régions encore inconnues.

Source de la carte: Archives IPP

Carte I sur III, dessinée par A. Yersin lors de sa 3ème exploration du 12 février au 7mai 1894

Ces cartes très détaillées sont dessinées sur la base de déterminations précises des latitudes et longitudes des lieux parcourus. C’est en cabotant entre Saigon et Manille, puis Saigon et Haiphong qu’il a appris à «faire le point» à l’aide du sextant et du chronomètre , tout en se référent au soleil ou à l’étoile polaire.

Exemple: Comme la Terre tourne sur elle-même en 24 h, cela signifie qu’elle fait un mouvement de 360° en 24 H. Un rapide calcul permet donc d’en déduire qu’en une heure, la Terre a tourné de 15° (= 360 / 24). Si le sextant du marin, qui donne l’heure du soleil, annonce une différence de 2 heures par rapport à l’heure de Greenwich donnée par le chronomètre, cela signifie qu’il y a un écart de 2 x 15 = 30° entre la longitude du bateau et la longitude 0° de Greenwich.

Cette procédure de calcul est appelée par les marins "faire le point". Mais avant l’invention du chronomètre, les marins ne savaient pas calculer leur longitude et ils naviguaient donc "au pif". C’est ce qui a permis à Christophe Colomb de découvrir par hasard l’Amérique...

 

Source: Bibliothèque numérique mondiale: https://www.wdl.org/fr/item/312/

Yersin est un explorateur de l’Indochine parmi d’autres. Mais il a forcé le respect d’un des plus grands, à savoir Auguste Pavie (1847-1925), dont un de ses officiers, Pierre-Paul Cupet (1859-1907) a mentionné le nom de Yersin dans la première carte officielle de l’Indochine.